RAYON SUD

Vibrato & notes furtives

Articles de la rubrique ‘Hopper’

La nuit au bureau

Comme souvent chez Hopper, de prime abord la scène peut paraître banale. Un simple instantané pris sur le vif avec des personnages et un décor anodins. À  se demander même pourquoi l’artiste s’est donné la peine de s’y arrêter… Dans cette interrogation réside précisément tout l’intérêt de cette toile qui se dévoile progressivement pour peu qu’on l’examine de près.

La nuit au bureau - E. Hopper 1940

Anodin ? Bien au contraire. Il s’en dégage une force singulière, une tension extrême due à l’attitude des personnages, celle apparemment indifférente de l’homme assis, penché sur son bureau, lisant ou dictant une lettre ; celle plus ambigüe de la secrétaire debout qui lui lance un regard à la dérobée. La mise en valeur des formes féminines, la torsion du corps instille une note de sensualité aux limites de la provocation. Un rai de lumière provenant de l’extérieur établit un lien entre les deux. Rien ne s’est encore passé mais tout pourrait arriver dans l’intimité de cet espace fonctionnel aussi anti-érotique que possible. À un détail près pourtant que le peintre livre au spectateur-voyeur comme une clé : la secrétaire entrouvre un tiroir du cartonnier. Un symbole. Une invite. L’éblouissante subtilité de l’art de Hopper se révèle dans ce tableau tout en faux-semblants et clins d’œil pour qui s’amuse à les décrypter.

Huile sur toile, 56,4 x 64cm
Minneapolis, Collection Walker Art Center

14 juin 2018 by Sam

Faucons de nuit

Hopper_Nighthawks

D’Edward Hopper on connaît surtout le fameux Nighthawks (littéralement « Faucons de nuit », Noctambules) inspiré du décor d’un restaurant aujourd’hui disparu de Greenwich Village.
La nuit sur la ville n’est éclairée que par la lumière crue d’un néon, espace clos tel un bocal sur la solitude des personnages.
Bien qu’il se soit toujours refusé à apparaître comme le peintre de l’american way of life, Hopper n’en livre pas moins ici une image du quotidien urbain. Cinéphile, l’artiste s’est nourri des films de l’âge d’or hollywoodien des années 1930 et 1940. «Quand je n’arrivais pas à peindre, disait-il, j’allais au cinéma pendant une semaine ou plus.» Bien qu’il n’ait jamais revendiqué une influence particulière, Hopper n’en a pas moins utilisé les techniques de la mise en scène et du cadrage pour concevoir ses toiles : le jeu des ombres et des contrastes, la construction d’une image fortement géométrisée en sont les paramètres les plus évidents.
Mais ce qui caractérise aussi ce tableau, c’est la narration. Hopper affirmait s’être inspiré d’une nouvelle de Hemingway, «les Tueurs», dans laquelle deux tueurs à gages assassinent un ancien boxeur – un récit que Siodmak portera à l’écran en 1946, s’inspirant à son tour de plusieurs tableaux du peintre dans plusieurs décors de ce film.
Interrogé sur le sens que l’on pouvait donner à ses œuvres, Hopper, lors d’une interview donnée à une radio américaine en 1961, refusait d’y voir l’expression d’une «quelconque mentalité américaine», ajoutant encore que c’était au spectateur d’en tirer sa propre interprétation.
Nighthawks (Noctambules, 1942) huile sur toile, Art Institute of Chicago.
25 mars 2018 by Sam