RAYON SUD

Vibrato & notes furtives

Albertine Sarrazin, une cavale en Languedoc

Regardez ce radieux sourire. C’est celui de la romancière Albertine Sarrazin (1937-1967) qui vécut ses dernières années dans les Cévennes, à Montpellier dans la cité du Petit Bard, puis au village des Matelles où elle repose. Une jeune femme au destin hors du commun qui, après des années de prison, connut une trop brève carrière littéraire. C’est à cette époque que je l’ai rencontrée pour une interview. Je travaillais alors comme pigiste au quotidien Le Méridional-La France de Marseille auquel elle avait elle-même collaboré, à Alès. Cela crée des connivences. Je ne m’attendais pas pourtant à ce que cet entretien, long de plus de trois heures, débouche sur une profonde amitié. Par la suite, nous devions nous revoir souvent, échanger une correspondance suivie, de nombreux fous rires et moments de complicité… Albertine l’avait voulu ainsi, elle qui disait « Vous savez, on peut compter ses amis sur les doigts d’une main, et encore pas sur tous les doigts ». Peut-être parce que, au faîte d’une gloire dont elle n’était pas dupe, je lui rappelais ses débuts dans la chose imprimée. Emportée par le tourbillon médiatico-littéraire mais gardant la tête sur les épaules, elle avait besoin de repères. Ses confidences, entre deux voyages et quelques mondanités, en témoignaient.
Le sourire s’est éteint dans une chambre de clinique, un jour de juillet 1967. Albertine est partie « de l’autre côté du chronomètre ». Montpellier, qui lui faisait fête, l’a presque reniée après le procès retentissant intenté par son mari contre les responsables d’erreurs et négligences médicales. Comme si la bonne société montpelliéraine se repentait de son engouement, si mal payé de retour, pour l’ex-taularde devenue écrivain à succès.

Perpétuer le souvenir

Plus tard, la municipalité suivante s’honora de donner enfin le nom d’Albertine Sarrazin à une Maison pour tous, et jamais parrainage ne fut mieux choisi. De même pour le foyer rural des Matelles tandis que la commune voisine de Valflaunès organise un concours de nouvelles, le Prix Albertine Sarrazin. Pour perpétuer le souvenir de ce «petit diamant noir» comme l’appelait Hervé Bazin, de jeunes artistes proposent parfois soirées théâtrales et séances de lectures.
On retrouve aussi — et surtout — Albertine Sarrazin dans la passionnante biographie que lui a consacrée l’écrivain Jacques Layani : Albertine Sarrazin, une vie (éditions Ecriture, 2001) apporte un éclairage indispensable sur l’existence tourmentée de la jeune femme et incite de nouveaux lecteurs à découvrir sa trilogie (L’Astragale, La Cavale et La Traversière), ainsi que ses autres écrits publiés à ce jour (poèmes, nouvelles, lettres de prison).
En septembre 2004, France 3 a diffusé — à une heure de faible écoute malheureusement — Albertine Sarrazin, le roman d’une vie, une très belle évocation signée Sandrine Dumarais. La réalisatrice a évité l’écueil d’une reconstitution approximative et par trop subjective grâce aux témoignages des trois principaux intervenants : le biographe Jacques Layani déjà cité, le docteur Gogois-Myquel et l’éditeur Jean Castelli. Leurs contributions se répondent et s’enchaînent avec à propos, brossant un portrait à plusieurs voix de la rebelle, de la femme amoureuse et de l’écrivain.
Deux sites lui sont consacrés, l’un en français astragaleetcavale, l’autre en italien albertinesarrazin.it.

3 février 2015