RAYON SUD

Vibrato & notes furtives

Le grand ours baroque

Haendel

« On l’appelait le grand ours. Il était gigantesque, large, corpulent; de grandes mains, de grands pieds, les bras et les cuisses énormes. Ses mains étaient si grasses que les os disparaissaient dans la chair et formaient des fossettes. Il allait, les jambes arquées, d’une marche lourde et balancée, très droit, la tête en arrière, sous sa vaste perruque blanche, dont les boucles ruisselaient pesamment sur ses épaules. » De qui s’agit-il ? Et qui est l’auteur de ce formidable portrait sans complaisance ? Patience… Voici déjà un indice : l’oeuvre du personnage ainsi décrit constitue l’un des sommets de la musique baroque.

Pas trouvé ? Alors lisez la suite : « Il avait une longue figure chevaline, devenue bovine avec l’âge, et noyée dans la graisse, doubles joues, triple menton, le nez gros, grand, droit, l’oreille rouge et longue. Il regardait bien en face, une lumière railleuse sous l’oeil hardi, un pli moqueur au coin de la grande bouche fine. Son air était imposant et jovial. »
Ne cherchez plus. C’est ainsi que Romain Rolland décrit Georg-Friedrich HAENDEL (1685-1759) dans la biographie qu’il lui a consacrée. Un portrait que l’on dirait tracé non à la plume (ni au vitriol) mais au burin. Criant de vérité. Peu flatteur certes, et pourtant chaleureux. Ce morceau d’anthologie donne envie d’en lire davantage sur le compositeur du Messie et de Water Music. Par chance, ce livre a été réédité en 2005 par Actes Sud, agrémenté d’une préface de Dominique Fernandez, de l’Académie française. Voici la présentation de l’éditeur :

“ Cet ouvrage essentiel a paru pour la première fois en 1910. Près d’un siècle plus tard et alors que l’œuvre de Haendel a retrouvé une place éminente dans la vie musicale, le Haendel de Romain Rolland garde toute son actualité. « Il y a cent ans, explique Dominique Fernandez dans sa préface, on avait de Haendel l’image d’un type guindé, pompeux, ennuyeux à force d’emphase ; » une, perruque « , et même un peu mitée. [...] C’était une sorte de musicien officiel, dont la grandiloquence était l’élément naturel. Telle était l’idée qu’on se faisait de Haendel lorsque Romain Rolland publia sa monographie. IL avait alors quarante-quatre ans, déjà une longue couvre derrière lui, à la fois littéraire et musicologique, sans compter une embardée du côté de la peinture. Seul Proust, son contemporain, montra pour la musique une passion aussi soutenue. Mais, contrairement à l’auteur de La Recherche, les préférences de Romain Rolland vont à l’opéra et à l’oratorio, et l’on comprend qu’un Haendel, par les proportions épiques de ses couvres et la foi qui les soulève, soit devenu un de ses auteurs de prédilection. » Il en résulte un livre merveilleusement écrit, d’une grande pertinence de jugement, qui replace Haendel l’humaniste non loin de Beethoven, dont il serait, par bien des aspects, le plus évident précurseur.
Biographie de l’auteur
Romain Rolland (1866-1944), écrivain et historien de l’art, a beaucoup écrit sur la musique. Sa grande thèse, Histoire de l’opéra en Europe avant Lully et Scarlatti (1895), déjà, a fait date. Suivront d’autres volumes importants comme Musiciens d’autrefois ou Le Voyage musical au pays du passé et une monumentale monographie de Beethoven. Son Haendel synthétise ses études sur la musique des XVIIe et XVIIIe siècles.”

 

26 octobre 2015