RAYON SUD

Vibrato & notes furtives

Sinatra a un rhume

Au cours de l’hiver 1965, la rédaction du magazine Esquire demande à Gay Talese de réaliser un papier sur Frank Sinatra. Mais l’immense star, qui approche de la cinquantaine, ne semble guère disposée à répondre à la moindre interview. Pour autant, le journaliste ne se décourage pas et, redoublant de créativité, s’entretient avec l’entourage du chanteur qu’il se contente d’observer à distance. Le résultat est probant : l’article devient l’un des plus célèbres jamais publiés. Le “New Journalism” est né.

Dans un coin sombre près du bar, un verre de bourbon dans une main et une cigarette dans l’autre, Frank Sinatra est debout entre deux blondes, jolies mais plus franchement jeunes. Assises, elles attendent qu’il veuille bien dire quelque chose. Mais lui reste silencieux. Il n’a pratiquement pas ouvert la bouche de toute la soirée, et à l’heure qu’il est, le regard perdu au-delà du comptoir dans la pénombre de la grande salle enfumée où des dizaines de jeunes couples se serrent autour de toutes petites tables quand ils ne dansent pas le twist au milieu de la piste au son assourdissant de la musique folk-rock déversée par la chaîne stéréo, il paraît encore plus impénétrable. Les deux blondes et les quatre hommes debout autour de lui dans ce club privé de Beverly Hills savent qu’il est préférable de ne pas forcer la conversation quand il reste ainsi muré dans un silence renfrogné. Et il faut bien dire qu’il en a souvent été ainsi au cours de cette première semaine de novembre, alors que dans un mois il aura cinquante ans.

Sinatra Has a Cold, traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Cordillot, a paru pour la première fois dans Esquire en avril 1966. © 2003 by Gay Talese

 

22 mai 2018